Intervention de Madame Edith CRESSON aux entretiens CONDORCET

Paris, le 30/09/96

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie de m'avoir donné l'occasion d'ouvrir ces entretiens dont je connais la qualité. Les thèmes qu'ils vont aborder rejoignent du reste largement mes préoccupations et celles de la Commission, et je ne peux que m'en féliciter.

Placer ces rencontres sous l'égide de Condorcet leur donne déjà un sens particulier.

La réflexion de Condorcet se développe à l'aube d'une révolution industrielle dont, s'il ne pouvait évidemment en prévoir toutes les conséquences sociales et culturelles, il pressentait la profondeur des implications.

Or nous sommes au seuil d'une nouvelle révolution technique et économique dont nous ne pouvons pas non plus prendre toute la mesure, mais à laquelle il faut très vite préparer les citoyens en leur apportant la capacité d'adaptation nécessaire. Cette capacité d'adaptation, seule la formation peut la leur donner.

Entre ces deux fins de siècles, celui de Condorcet et le nôtre, le contexte est bien sûr différent. Mais les enjeux et les finalités sont singulièrement proches: la nécessité de se former tout au long de la vie, le besoin de discrimination positives à l'égard des mois favorisés, une conception de la formation faisant de celle-ci un instrument tant d'épanouissement personnel que d'utilité sociale et d'exercice de la citoyenneté. "Et par là, comme l'écrivait Condorcet, établir entre les citoyens une égalité de fait, et rendre réelle l'égalité politique reconnue par la loi". En quelques mots, était ainsi affirmé ce principe plus que jamais fondamenral d'une égalité des chances seule à même de réellement garantir des droits.

Ces enjeux et ces finalités s'imposent à travers l'ensemble de l'Union européenne. Bien plus, ils peuvent servir de ciment à la construction de l'Europe.

Et si l'on veut que l'Europe soit un espace non seulement économique, mais aussi une communauté humaine et sociale, alors il est évident que l'on peut et même que l'on doit parler d'une Europe de l'éducation et de la formation.

Si la finalité est bien, comme nous en avons tous ici la conviction, je crois, l'Europe des citoyens, et non pas seulement l'Europe des marchandises, l'éducation et la formation sont des instruments essentiels de toute démarche d'approfondissement de l'Union.

Loin d'être artificielle, une telle approche renvoie à la réalité profonde de l'Europe. Notre continent n'est pas qu'une aire géographique, c'est une communauté de civilisation, forgée par l'Histoire, les échanges, et surtout un mouvement des idées qu'aucune frontière n'a jamais pu entraver.

Les systèmes éducatifs européens sont à coup sûr différents, mais au delà de ces différences prévalent partout en Europe les principes qui ont mûri sur notre continent, des humanistes de la Renaissance à Condorcet: le caractère en lui-même positif de l'acquisition et de la diffusion des connaissances, l'importance capitale de l'éducation pour la préservation des libertés et l'exercice de la citoyenneté, le rôle de la formation pour l'égalité des chances et la promotion sociale. De même que nous avons un modèle social à préserver, nous avons un modèle éducatif à faire vivre.

A cette communauté de principes s'ajoute une convergence de préoccupations et d'interrogations sur la place de l'éducation et de la formation face aux problèmes actuels et aux mutations en cours, qui n'épargnent aucun pays d'Europe: le chômage et l'exclusion sociale, la mondialisation de l'économie, l'accélération du progrès technique ou le vieillissement démographique.

Dans ces conditions, la vraie question à se poser paraît moins de se demander si l'on peut parler d'une Europe de l'éducation que de savoir comment construire un espace éducatif européen.

Cela correspond à une attente réelle des citoyens de l'Union. Cette année 1996 a été retenue par le Conseil et le Parlement européen pour être l'Année européenne de l'éducation et de la formation tout au long de la vie. Sur ce thème, un grand sondage d'opinion a été réalisé dans les quinze pays de la Communauté. Il révèle que 61% des personnes interrogées pensent que l'Union a un rôle à jouer en la matière, contre seulement 20% qui estiment le contraire.

Il ne faut pas décevoir cette attente qui montre bien que l'Europe contnue de porter l'espoir, dès lors qu'elle s'intéresse aux préoccupations quotidiennes de ses citoyens.

Dans un domaine aussi sensible -et pas seulement en France, je vous prie de le croire-, il faut tout d'abord prendre le soin de supprimer toute source possible de malentendu.

L'éducation et la formation n'entrent pas dans les compétences communautaires et il n'est pas question qu'elles le deviennent. Il ne s'agit donc pas de fabriquer un moule éducatif européen.

L'Europe de l'éducation sera par contre le fruit d'un travail de

coopération, d'échanges, de mise en commun des expériences et des pratiques permettant d'enrichir la réflexion et la capacité d'action de chacun.

1) S'enrichir de nos différences

Car nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres. La diversité même de nos traditions et de nos pratiques en ces domaines est un facteur d'enrichissement réciproque.

Ici, en France, nous pourrions peut être nous inspirer utilement de ce grand service public qu'est la BBC britannique, qui fait de la télévision un véritable vecteur de formation, initiale et continue.

Nous devrions sans doute méditer davantage sur le système de formation professionnelle de l'Allemagne, où le taux de chômage des jeunes est quatre fois plus faible que le nôtre. Nous pourrions également regarder ce que commencent à faire les Allemands, encore eux, qui lancent un programme de liaison des écoles par ordinateurs. Avec mon collègue Martin Bangemann, je m'apprête du reste à lancer une initiative de portée européenne sur l'éducation dans la société de l'information, visant à intensifier les échanges et les expériences transnationales dans ce domaine.

2)

Développer la coopération et la mobilité

Le meilleur moyen d'apprendre les uns des autres, c'est de développer la coopération entre les acteurs de l'éducation et de la formation.

C'est bien le but visé par les programmes communautaires, qui touchent depuis l'an passé, avec Socrates, l'ensemble des cycles d'enseignement, de l'école à l'université, la formation continue étant couverte par un autre programme, Leonardo. C'est également dans cette perspective que la Commission a décidé de développer au profit des apprentis un grand programme de mobilité transnationale, du même type qu'Erasmus. Son objectif est

d'aboutir à 60.000 échanges-placements environ, dès 1998.

L'Europe dont je vous parle se dessine à travers ces actions, qui constituent des réseaux de savoir entre les écoles, les universités, les centres de formation, mais aussi les entreprises et les centres de recherche. Elle se construit par la création de nouveaux diplômes européens, la mobilité des enseignants et la reconnaissance mutuelle des unités de valeur universitaires. Elle existe déjà pour les quelques 700.000 étudiants qui ont étudié hors de leur pays d'origine grâce à une bourse Erasmus.

Je dirai même qu'elle est en avance sur la réalité institutionnelle de l'Union. J'évoquais à l'instant la reconnaissance mutuelle des unités de valeur. Elle est effective dans le cadre des accords passés entre

universités, avec un soutien financier. Elle n'existe pas encore de manière générale: pas plus, du reste, que celle de l'ensemble des diplômes européens ou la reconnaissance des stages de formation professionnelle.

D'autres obstacles freinent la mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs: le traitement fiscal des bourses, l'hétérogénéité de nos régimes fiscaux ou statutaires. Afin de remèdier à ces difficultés, la Commission élabore en ce moment-même un Livre vert dans lequel on recense et analyse l'ensemble des freins et des anomalies constatés. Mais surtout on y propose un certain nombre de pistes d'action destinées à supprimer ces blocages

Largement diffusé dans la période à venir, ce Livre vert devrait s'enrichir des expériences et des suggestions de l'ensemble des acteurs concernés par ce problème.

D'ores et déjà, je voudrais mettre ici en exergue une des pistes d'action proposées parmi les plus importantes. Il s'agit de l'élaboration d'un véritable statut européen de l'apprenti, à négocier, bien sûr, avec les partenaires sociaux et les Etats membres en 1997.

3)

Débattre et innover

L'Europe est enfin un niveau particulièrement adapté au débat et à l'innovation, parce que les pesanteurs idéologiques ou les vieux conflits nationaux sur le sujet s'y font évidemment moins sentir.

Je le disais tout à l'heure: partout en Europe se dégagent les mêmes préoccupations et se présentent les mêmes difficultés. Face à ces problèmes, la confrontation des idées et des pratiques ne peut être qu'utile, en permettant en particulier de sortir de faux débats purement nationaux.

L'Europe est également un champ idéal d'expérimentation et de concertation, permettant, soit de chercher des voies d'action nouvelles, soit d'apporter des solutions communes à des problèmes qui ne le sont pas moins.

J'en donnerai quelques exemples, tirés du Livre blanc sur l'éducation et la formation que la Commisssion européenne a livré au débat jusqu'à la fin de l'année européenne.

Le rôle de la formation dans la lutte contre l'exclusion.

Tous les pays de l'Union européenne se trouvent confrontés au problème de l'échec scolaire, alors même que le niveau des connaissances initiales devient toujours plus déterminant pour l'entrée dans la vie active et la position dans les relations sociales. Le lien entre échec scolaire et chômage des jeunes est particulièrement évident.

Non seulement la part des jeunes sans qualification reste élevée, mais encore les conséquences de cette absence de qualification deviennent de plus en plus graves et transforment un nombre croissant de jeunes en inadaptés ou en marginaux, parfois de manière irréversible.

A l'évidence, il faut réagir et endiguer ce processus de marginalisation dont le coût social est très lourd. Beaucoup a été fait à l'intérieur du système éducatif, dans le domaine de l'école obligatoire, de cette école que l'on pourrait qualifier d'école de la première chance.

Mais en dépit de ces efforts indéniables, un constat s'impose: personne ne peut prétendre avoir réussi. Il faut donc tenter autre chose.

De façon générale, le Livre blanc recommande que soient développés des dispositifs d'insertion par la formation, fondés notamment sur des discriminations positives faisant porter un effort particulier sur les jeunes des quartiers défavorisés.

L'Union européenne, pour sa part, apportera un soutien à des projets pilotes d'écoles de la deuxième chance, visant à réinsérer dans un circuit de formation des jeunes ayant quitté l'école sans diplôme ou qualification. Ces projets pilotes seront définis à partir d'initiatives locales, sous des formes pluralistes: il ne s'agit évidemment pas "d'importer" dans les Etats membres un modèle éducatif préconçu et artificiel, ni d'institutionnaliser une forme d'établissements parallèles. Le but est au contraire de "coller" aux réalités locales et de tirer tous les enseignements des expériences menées dans ce sens à l'intérieur de l'Union.

Cette idée de discrimination positive a fait couler beaucoup d'encre, suscitée bien des indignations dans notre pays. Elle n'était certes pas conforme au dogme le plus couramment admis en la matière. Si j'ai bien compris les critiques qui se sont fait entendre, il doit être préférable, au nom des principes établis, de tourner le dos à la réalité, si dure soitelle, oubliant, effaçant du même coup tous ceux qui tournent en rond dans nos cités- parking en attendant un signal de la société.

Elle a par contre suscité une forte demande et rencontré le vif assentiment d'enseignants et d'élus de terrain, c'est à dire de milieux parmi les plus profondément immergés dans ce problème. Je ne voudrais citer ici que le réaction du Mouvement international ATD Quart monde. Ce que ses responsables déclarent à ce sujet éclairera peut-être les plus hostiles à cette démarche et pourra faire réfléchir les sceptiques.

" Le programme pilote d'école de la seconde chance ne doit pas être une expérimentation nouvelle supplémentaire, écrivent-ils. Il doit permettre une mobilisation de toutes les écoles pour parvenir à l'objectif que s'est fixé la Commission il y a deux ans, pour l'année 2000: l'élimination de l'illettrisme et du manque de qualification de base chez les jeunes quittant l'école."

Je continue à les citer: "Aussi demandons-nous que ce programme pilote d'école de la seconde chance soit une tête de pont pour un programme beaucoup plus ambitieux visant à ce que toutes les écoles puissent mettre en oeuvre un projet éducatif non exclusif." On ne saurait, vous en conviendrez être plus clair.

Ces observations nous ramènent là encore à Condorcet, écrivant dans son rapport à l'Assemblée nationale: " Nous avons observé que l'instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent des écoles; qu'elle devait embrasser tous les âges... et que cette seconde instruction est d'autant plus nécessaire que celle de l'enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites".

Deuxième exemple: l'encouragement à la formation permanente.

La coupure de l'existence en trois périodes séparées, vouées la première à l'éducation, la deuxième au travail et la troisième à la retraite, est plus que jamais dépassée. Chacun le sait et le dit. Mais la formation permanente est encore insuffisamment pratiquée.

7% seulement des salariés européens bénéficient ainsi chaque année d'une action de formation, et cette pratique touche essentiellement les grands

groupes et les salariés déjà les plus qualifiés au départ.

A l'évidence, l'incitation à la formation continue doit être renforcée, qu'il s'agisse des salariés et des entreprises.

On peut notamment s'interroger sur le sens de l'efficacité et la hiérarchie des valeurs d'une société où le capital physique est mieux traité, économiquement parlant, que le capital humain.

Cet investissement immatériel que tous les responsables s'accordent à juger prioritaire est le grand laissé pour compte de nos fiscalités. De même, chaque individu peut épargner pour s'acheter un logement, ou un bien de consommation: mais pas pour se former.

Le Livre blanc propose donc qu'une concertation s'engage en Europe, pour examiner selon quelles modalité concrètes la formation pourrait être traitée comme un investissement, mis sur le même plan que l'investissement matériel en termes fiscaux et comptables.

La Commission suggère également de créer des incitations individuelles, comme des plans personnels d'épargne-formation permettant aux salariés de financer la formation dont ils souhaiteront bénéficier à une étape ultérieure de leur vie active

Des actions expérimentales vont être menées, avec des centres de formation, des universités, des branches professionnelles, afin d'élaborer des systèmes d'accréditation des compétences permettant à chacun d'évaluer, de mesurer et de faire reconnaître les connaissances acquises tout au long de sa vie active, au delà de sa formation initiale.

Il s'agit pour les salariés, dix ou quinze ans après la fin de celle-ci, de pouvoir mesurer où en est leur niveau de qualification dans telle ou telle matière ou discipline, grâce à des tests conçus à cet effet; et, parallèlement, de faire valider les compétences nées de leur expérience professionnelle, l'ensemble de ces éléments figurant sur une carte personnelle de compétences, propriété du salarié permettant à celui-ci de faire valoir ses acquis et d'orienter sa formation.

Troisième exemple: la formation et les nouvelles technologies de l'information.

Nous sommes entrés dans la société de l'information. C'est un fait, qui ne va pas manquer de révolutionner nos conditions de travail et de vie quotidienne.

Si nous voulons maîtriser cette évolution, et non pas la subir, il faut mettre les nouvelles technologies de l'information au service de l'éducation et de la formation, comme le font les Américains, les Japonais, les Israéliens, qui informatisent massivement leurs écoles et n'oublient pas de former les enseignants à l'usage de ces techniques. Il faut pour cela fabriquer le contenu que vont véhiculer ces nouvelles méthodes. Et ce contenu doit être européen: si tel n'est pas le cas, il faut bien savoir qu'il sera importé d'ailleurs. Nous savons tous quel en sera alors l'origine.

Pour nous, Européens, Français, Allemands, Italiens, Espagnols, l'enjeu est bien de permettre à notre jeunesse d'apprendre, de comprendre dans des langues et suivant des modes de pensée qui nous sont propres.

C'est pour s'attaquer à ce problème qu'avec mon collègue Martin Bangemann, chargé de l'industrie à la Commission, j'ai créé un groupe de travail, une task force, comme on dit à Bruxelles, sur le logiciel éducatif multimédias.

Ce groupe de travail associe chercheurs, industriels et utilisateurs. Il mène une réflexion sur les moyens de soutenir la conception et la production de tels instruments, dans le cadre des programmes communautaitres de recherche et d'éducation.

L'enjeu est bien sûr industriel, mais il est tout autant culturel. L'Europe n'a pas que des intérêts économiques à défendre, elle a aussi une identité à préserver. En unissant ses efforts, elle peut maîtriser cette mondialisation qui ne touche pas que les capitaux et les marchandises, mais qui peut conduire à la standardisation des idées et des cultures, au détriment de la richesse et de la diversité de nos langues et de nos cultures.

On peut et on doit parler d'une Europe de l'éducation et de la formation, parce que c'est sur la base de cette Europe-là que continueront de s'affirmer la civilisation et le modèle social européens. Car au fond, la grande question, le grand enjeu de la construction européenne, face à la mondialisation, n'est-ce-pas à la fois d'échapper à l'uniformisation de la pensée et de donner à la démocratie, c'est à dire aux citoyens, le dernier mot face à des intérêts économiques multinationaux?

Mettre l'homme au coeur de l'Europe, c'est se donner les moyens, par ces instruments essentiels que sont l'éducation et la formation, d'offrir sa chance à chacun; non seulement pour l'emploi, mais aussi comme citoyen. Cela, c'est à l'échelle de l'Europe qu'il faut l'accomplir. La finalité de la construction européenne doit être d'ouvrir la voie à un modèle de société fondé sur une connaissance critique des changements du monde, à partir de ces valeurs primordiales que sont l'égalité des chances, la solidarité et la citoyenneté.


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