Messieurs les Ministres,
Monsieur le Maire,
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
C'est un grand plaisir pour moi de prendre la parole à cette conférence inaugurale du CEBIT.Le CEBIT est la plus prestigieuse manifestation internationale dans le domaine des technologies de l'information et des télécommunications. Il me donnera l'occasion d'évoquer deux questions essentielles:
Cette globalisation de l'économie est porteuse de transformations très profondes.
C'est un puissant facteur de développement, dont on voit bien les effets positif en Asie et en Amérique latine. Mais ce phénomène provoque en même temps une redistribution des cartes en ce qui concerne les conditions de production, et donc d'emploi, et des changements très profonds sur le marché du travail.
Il suscite ainsi des interrogations et des inquiétudes parmi les citoyens des pays de vieille tradition industrielle: aucun responsable ne peut les ignorer. Le risque existe que la globalisation se traduise par un glissement vers un désordre économique mondial, dont nul ne pourrait prévoir les conséquences sociales et politiques.
Eviter ce risque implique de maîtriser la mondialisation. A quel niveau? L'exemple des mouvements de capitaux montre que ce n'est plus dans le seul cadre de l'Etat-nation que l'on peut espérer atteindre un tel objectif.
Entre le niveau des réalités nationales et celui des échanges mondiaux se développe ainsi un niveau intermédiaire, celui des grands ensembles régionaux, devenus les niveaux pertinents d'organisation. L'Europe a été en sorte la pionnière de cette évolution, avec la construction d'un marché commun, puis unique.
Son exemple est aujourd'hui suivi avec le MERCOSUR en Amérique latine, l'ALENA pour le continent américain, l'ASEAN en Asie du Sud Est ou l'APEC pour le Pacifique.
Toutes ces organisations n'ont pas la même ampleur, la même nature ou les mêmes objectifs. Mais elles participent d'un même esprit, en visant à créer des espaces d'échanges et de coopération entre des pays historiquement et géographiquement proches.
Après l'instauration du marché unique, l'Europe est actuellement confrontée à deux échéances.
Il s'agit d'abord de la mise en place de l'Union économique et monétaire. Sans la monnaie unique, l'intégration de l'Europe demeurera inachevée. Il faut donc lever les doutes que se manifestent à cet égard et faire en sorte que ce pas décisif soit franchi dans les délais prévus avec l'assentiment du plus grand nombre. C'est un impératif.
La second échéance est l'élargissement de l'Union à de nouveaux Etats membres, à l'Est et au Sud.
L'intégration des pays d'Europe de l'Est à l'Union ne sera pas facile et des mesures de transition seront indispensables. Mais c'est une perspective qui ne peut que s'imposer.
Or, à l'évidence, l'élargissement de l'Union pose des problèmes institutionnels. Comment faire fonctionner à 20 ou même à 27, une Union conçue au départ pour six pays aux niveaux économiques et aux cultures très proches?
Et comment le faire sans perdre ce qui fait la spécificité du projet européen : la force du lien intégrateur entre les pays qui composent l'Union?
L'élargissement implique l'approfondissement de l'Union: tel est l'enjeu de la réforme des institutions que doit mener la Conférence intergouvernementale qui s'ouvrira le 29 mars 1996 à Turin. La Commission a récemment rendu public son avis sur les orientations de cette conférence. Elle propose trois objectifs:
Les mesures proposées sont destinées à remédier aux faiblesses que présente aujourd'hui l'architecture de l'Union européenne. En même temps, elles font écho aux préoccupations, voir aux reproches exprimés par de nombreux Européens à l'intention de l'Union, en matière de politique étrangère comme d'emploi.
Le drame yougoslave a montré la nécessité d'une véritable politique extérieure commune. L'avis de la Commission propose d'y remédier en recourant, en tant que règle générale, au vote à la majorité qualifiée, y compris en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Des règles spécifiques devront être prévues pour les questions ayant trait au domaine militaire. En fait, une Union européenne à plus de 20 membres ne peut fonctionner que suivant le vote a majorité qualifiée et en permettant à certains de ses membres d'aller en avant plus rapidement que les autres.
Quant à l'emploi, la Commission propose de la placer au coeur des politiques communautaires. Cela veut dire que la définition, la mise en oeuvre et l'évaluation de ces politiques devront reposer sur leur impact en matière d'emploi.
Ces deux propositions esquissent pour l'Union européenne une perspective qui dépasse ce qu'a été jusqu'à présent la construction communautaire. Pour des raisons historiques, l'Europe s'est rassemblée autour de l'idée de marché. Aller plus loin est aujourd'hui indispensable.
Avec la mondialisation des échanges, l'avènement de la société de l'information est le facteur le plus lourd de transformation de l'économie et de la société. Il faut s'y préparer.
Sans craindre de se tromper, on peut s'attendre à ce que les nouvelles technologies changent toujours plus profondément, comme elles ont déjà commencé à le faire, l'organisation et le contenu même du travail, dans l'industrie et dans les services. Dans les entreprises et parmi les ménages, elles font également apparaître de nouveaux besoins en qualifications, répondant aux problèmes rencontré par les utilisateurs en termes d'installation, de maintenance, d'évolution et de combinaison des équipements.
Parallèlement, ces techniques nouvelles ne vont pas manquer de changer le contenu de l'éducation, par la démultiplication des supports de formation et les possibilités pédagogiques qu'elles offrent.
Nous ne devons pas laisser passer les chances qu'elles offrent.
Les nouvelles technologies de l'information peuvent ouvrir à chacun de nouvelles potentialités. Mais elles peuvent aussi creuser le fossé existant entre les pays, et à l'intérieur de chacun d'entre eux.
20 millions d'utilisateurs dans le monde exploitent aujourd'hui des milliers de bases de données grâce à Internet. Mais des centaines de millions d'ê tres humains n'ont pas accès au téléphone.
Il faut donc placer la formation au coeur de la société de l'information, pour faire de celle-ci une véritable société du savoir.
Cela signifie mettre les nouvelles technologies de l'information au service de l'égalité des chances, en en faisant des instruments d'éducation et de formation, tout au long de la vie.
Tel est le sens des propositions du Livre Blanc de la Commission sur l'éducation et la formation, qui suggèrent notamment que ces technologies soient employées dans le cadre d'écoles de la deuxième chance, destinées aux exclus du système scolaire, ou pour l'accrédition des compétences acquises par les salariés tout au long de leur vie professionnelle. Tel est également le but d'initiatives comme la conférence sur "la Société euro- méditerranéenne de l'Information" organisée à l'initiative de la présidence italienne de l'Union et celle organisée en Afrique du Sud, sur le thème "Société de l'Information et Développement", dans le cadre du G7 et sur la base d'une proposition européenne.
Quelle est la situation?
L'Europe est la première puissance commerciale du monde.
Mais ce bilan général positif doit être fortement nuancé au vu d'une analyse plus fine.L'Europe souffre depuis près de dix ans d'un déficit structurel en matière de biens d'équipements et elle n'a pratiquement pas cessé de perdre des parts de marché dans les secteurs de pointe comme l'électronique.
La position de l'Europe demeure plus forte dans le domaine des services, notamment dans les services de télécommunication.
En ce qui concerne les services d'information -logiciels et services informatiques-, en revanche, l'Europe représente 41% du marché mondial, et seulement 16% de la production mondiale.
La Commission s'est d'abord attachée à analyser les causes de cette situation, à partir notamment des données fournies par le premier rapport européen sur les indicateurs scientifiques et technologiques publié l'an passé.
On constate d'abord un problème de moyens.
Le total des dépenses de recherche européennes, publiques et privées, représentait en 1993 209 écus par habitant, contre 353 écus par habitant au Japon et 427 écus par habitant aux Etats-Unis.
L'écart est encore plus important quand on ne prend en compte que les dépenses privées de recherche: 133 écus par habitant en Europe, contre 264 écus au Japon et 297 écus aux Etats-Unis. Les entreprises européennes investissent moins dans la recherche que leurs concurrentes.
C'est une faiblesse que l'on trouve même dans un pays comme l'Allemagne. L'Allemagne concentre pourtant à elle seule le tiers des capacités de recherche de l'Union européenne, et la part des industries à forte intensité de recherche dans le produit intérieur brut y est aussi élevée qu'au Japon, et plus forte qu'aux Etats-Unis: mais les activités de recherche y sont plus présentes dans les secteurs de la haute technologie que dans le domaine de la technologie de pointe.
Il faut noter ensuite toute une série de problèmes structurels.
L'Europe est un marché unique, mais pas encore un ensemble économique intégré: d'où un problème de double emploi ou d'éparpillement des moyens consacrés à la recherche, qui empêche les investisements d'atteindre la masse critique nécessaire pour obtenir des innovations radicales dans un secteur de pointe comme l'électronique.
L'Europe souffre également d'un trop grand cloisonnement entre recherche et industrie, entre science et entreprise, qui freine la diffusion des travaux de recherche et leur application commerciale. C'est ce que l'on a appelé le "paradoxe européen": l'excellence scientifique européenne, qui est toujours une réalité, ne se traduit pas ainsi suffisamment en produits et en succès commerciaux.
Outre la question des moyens financiers dévolus à la recherche, quatre grandes catégories d'obstacles ont ainsi été identifiés.
* Les pesanteurs administratives, tout d'abord:
L'ensemble de ces formalités représente une charge très lourde pour les entreprises, et notamment pour les entreprises naissantes. Le temps passé à la gestion administrative est souvent perdu pour l'innovation dans de jeunes PME où l'encadrement est faible;
* Le deuxième obstacle majeur est celui du financement.
Le capital européen semble fuir le risque technologique et les investissements dans les entreprises nouvelles. L'une des raisons en est l'absence, sur notre continent, de marché boursier pour les entreprises à croissance rapide, où celles-ci pourraient rechercher les capitaux nécessaires à leur expansion.
C'est un point essentiel: sans le NASDAQ, Microsoft n'aurait pu connaître l'expansion que l'on sait.
Des projets récents, comme l'Easdaq, l'AIM ou le "nouveau marché" visent à pallier ce manque. Mais ils sont encore trop cloisonnés. Et malgré l'entrée en vigueur de la directive sur les services financiers, il faut encore identifier et lever, dans chacun des Etats membres, les barrières fiscales ou règlementaires qui affectent la création ou l'efficacité de ces marchés.
* L'insuffisance de mobilité freine également l'innovation: J'en donne deux exemples:
* Quatrième obstacle, enfin: la sous-utilisation des brevets et le coût de la protection:Là encore, deux exemples concrets suffisent à montrer la situation:
* En partant de ce diagnostic, le Livre vert formule 130 propositions, toutes concrètes, destinées à alimenter le débat à l'intérieur de l'Union. Ce que souhaite la Commission, c'est que la concertation qui va s'engager permette d'améliorer l'environnement des entreprises innovantes. Elles en ont besoin, alors que l'économie européenne a besoin qu'elles se développent, au bénéfice de la compétitivité et de l'emploi.
* Ce travail d'analyse a conduit nécessairement à un réexamen de la politique de recherche communautaire.
Cette politique, qui a connu un développement important, de la mise en oeuvre du premier programme-cadre à celle du quatrième programme-cadre, en cours d'éxécution, n'échappe pas aux observations générales que l'on peut faire sur la recherche en Europe.
On y relève ainsi une tendance à l'éparpillement des priorités et au saupoudrage des crédits, et la coopération entre chercheurs et entreprises est encore trop faible dans certains programmes spécifiques. La lourdeur des procédures est un frein à la participation des PME. La lisibilité de ces actions par les citoyens demeure insuffisante.
La préparation du cinquième programme-cadre doit permettre de corriger le tir et d'imprimer un nouveau cours à la recherche communautaire, vers des priorités resserrées, avec des moyens plus concentrés, sur des thèmes davantage liés aux besoins de l'économie comme aux préoccupations des citoyens. Il s'agit bien de renforcer l'impact de la recherche sur la croissance, la compétitivité et l'emploi.
D'ores et déjà, la mise en place des task forces que j'ai créées avec mes collègues Martin Bangemann et Neil Kinnock correspond à cette volonté de réorientation.
Le but des task forces est d'établir des relations plus étroites entre scientifiques et industriels, sur des thèmes essentiels où il est indispensable, pour avancer, d'atteindre une certaine masse critique.
Les cinq thèmes actuellement retenus sont particulièrement importants pour l'avenir industriel de l'Europe, puisqu'ils concernent des secteurs dans lesquels nos entreprises sont à la fois compétitives et fortement concurrencées: l'aéronautique, l'automobile, l'intermodalité des transports, l'eau et l'environnement et, enfin, les logiciels éducatifs multimédia.
Ce sont également des thèmes de recherche susceptibles d'avoir un large effet de diffusion et d'impliquer, en amont comme en aval, les petites et moyennes entreprises.
Dans le cas du logiciel éducatif multimédia, on voit bien que l'enjeu est tout autant culturel et social qu'industriel.
Les nouvelles techniques de l'information ne vont pas manquer de changer le contenu de l'éducation, par la démultiplication des supports de formation et les possibilités pédagogiques qu'elles offrent.
L'éducation et la formation, initiale et continue, doivent s'adapter à ce double mouvement.
Nous avons besoin de logiciels éducatifs multimédias adaptés à nos principes d'éducation, à nos cultures. Pour nous, Européens, l'enjeu est de permettre à notre jeunesse d'apprendre et de comprendre dans nos langues et suivant les modes de pensée qui nous sont propres, et non suivant des standards importés d'ailleurs.
Unis par l'histoire et la culture, nos pays partagent des valeurs, des visions et des idéaux communs.
Comme le disait Monsieur Rüttgers dans son beau discours à l'Université de Leyde, le 22 février dernier, il s'agit: "d'une vision commune de la condition humaine à l'ère de l'information, l'esprit de solidarité envers ceux qui cherchent du travail et n'en trouvent pas, un souci commun de la créativité".
Avec des nuances selon les pays, ce modèle social fait le fond des conceptions du travail, de la vie privée, de l'éducation et des rapports économiques dominantes en Europe.
C'est en référence à lui, et dans le souci de le préserver et de le développer, que sont conçues les initiatives de la Commission.
Une composante essentielle de ce modèle est la notion de service d'intérêt général. J'y attache personnellement un extrême importance, et suis au nombre de ceux qui se sont prononcés en faveur de son inscription à l'ordre du jour de la Conférence intergouvernementale, et de sa mention dans le Traité.
Dans cet esprit, la Commission a adopté aujourd'hui une Communication sur la notion de service universel dans le domaine des télécommunications.
A cette occasion, j'ai fait part de mon intention de proposer prochainement une initiative européenne pour l'éducation dans le cadre de la société de l'information.
Aux Etats Unis, un projet a été lancé sur ce thème, connu sous le nom "d'initiative Clinton-Gore". Son objectif est de connecter chaque école américaine aux "autoroutes de l'information" d'ici l'an 2000.
Ce que j'entends proposer est à la fois proche et différent. Proche par les objectifs, et l'idée d'asseoir le projet sur le partenariat public/privé.
Différent autant que peut l'être d'un projet mené dans un seul pays, si grand soit-il, d'un projet de collaboration associant quinze pays de cultures différentes où, de surcroît, un même service est assuré par des structures de caractère varié.
Dans mon esprit, l'accès aux services d'éducation constitue une composante nécessaire du service universel.
Il ne faut pas définir celui-ci de manière étroite. Un rapport récent au Ministre français de l'Economie sur le thème : "L'Europe de l'Utilité publique" le souligne: "La notion de service universel traduit les solidarités fondamentales entre les membres d'une même collectivité.
Celles-ci peuvent évoluer dans le temps en fonction des conceptions sociales et des évolutions technologiques". Le moment est venu, je crois, d'inclure les services d'éducation dans le champ du service universel.Le projet que je viens d'évoquer n'est pas un projet de caractère technologique. Sa nature est profondément sociale et politique.
Il touche au destin de millions d'Européens de demain, tout en illustrant le type de société que nous voulons voir se maintenir et se développer en Europe.
Un projet mené au niveau européen a toujours une signification qui dépasse sa dimension technique. C'est ce que soulignait en 1950 le Chancelier Konrad Adenauer, lorsque le père de l'Europe, Jean Monnet, est venu lui présenter le projet de la CECA d'où allaient sortir le Marché Commun et la Communauté Européenne:"Comme vous - disait-il - j'envisage cette entreprise sous son aspect le plus élevé et comme une entreprise d'ordre moral. Les divers gouvernements intéressés ne doivent pas tant se préoccuper des responsabilités techniques qu'ils assument à l'égard du peuple, que de leurs responsabilités morales en présence des vastes espoirs que cette proposition a éveillé".
Je vous remercie de votre attention.